La démocratie, sans illusion, sans attendre

Contribution de Michel Lepesant au dossier du numéro 7 de Moins !, journal romand d’écologie politique : « Faut-il sauver la démocratie ? »

Une distinction claire entre « décroissance » et « objection de croissance » permet de lever certains malentendus avec la politique. L’objection de croissance est une conviction critique qui prend clairement conscience qu’économiquement la croissance n’est pas la solution mais juste le problème. La « décroissance » ajoute une responsabilité : celle de la transition politique pour passer d’une société de croissance à des sociétés d’a-croissance. La « décroissance » n’est donc pas un « projet » de société mais juste le nom d’un « trajet » politique. Et c’est là que les difficultés débutent.

Car les décroissants ne veulent pas à leur tour subir les critiques qu’ils adressent à la politique. Comment ignorer une saine réticence libertaire vis à vis du Pouvoir : car, si nous l’obtenions, la question n’est pas de savoir ce que nous en ferions mais ce qu’il ferait de nous ?

 

C’est pourquoi les décroissants rompent avec la traditionnelle stratégie de conquête préalable du pouvoir par une majorité électorale pour s’investir au contraire dans une stratégie de basculement par la puissance des minorités. Les décroissants font des politiques en s’investissant dans toutes ces « alternatives concrètes » » pour satisfaire les besoins humains essentiels, de « haute nécessité » : alimentation, logement, santé, éducation, culture, toutes ces interdépendances qui conditionnent une autonomie généralisée de la vie…

Est-ce à dire qu’ils désertent le terrain des débats et de la confrontation avec d’autres conceptions de la société, classiquement celui des élections ? Pas du tout et ils peuvent même y aller non pas pour les gagner ou y faire des promesses, mais pour y tenir un discours extrêmement clair : « Voilà les alternatives que nous sommes en train d’expérimenter, voilà la critique radicale que nous adressons aux politiques absurdes qui préconisent une croissance infinie dans un monde fini, et si vous votez pour nous, vous renforcerez notre droit à l’expérience minoritaire. »

 

C’est pourquoi la plupart des décroissants adoptent une attitude plus que réservée vis à vis des cadres classiques du champ politique : l’idéal républicain et les procédures démocratiques.

  • C’est la priorité accordée à l’intérêt général sur les intérêts particuliers qui caractériserait la res publica. Mais les questions se bousculent. La République peut-elle échapper à ses cousins historiques que sont l’Etat, la Nation, voire la Patrie ? Qu’est-ce qui fait qu’un intérêt est « général » ? Tout intérêt général n’est-il pas toujours dépassé par un intérêt supérieur et ainsi de suite jusqu’à un intérêt « universel » (qui n’est donc plus « général ») ? Pourquoi alors ne pas adopter d’emblée le point de vue le plus global ? Surtout les décroissants ne devraient-il pas plutôt s’investir dans une défense des biens communs (le premier d’entre eux étant le « vivre ensemble ») ?
  • La démocratie caractériserait la procédure majoritaire pour déterminer cet intérêt général. Là aussi les questions se bousculent. Comment échapper à la menace démagogique que n’évitent ni la démocratie représentative – les enfants voteront toujours pour le marchand de bonbons plutôt que pour le dentiste – ni la démocratie directe – toujours hésitante entre la fascination pour les gourous et le goût de la meute ? La démocratie, comme agrégation de choix privés, ne fait-elle pas que répéter la fable moderne d’une société constituée originellement d’individus qui se seraient assemblés par intérêt bien compris ? La démocratie représentative permet certes à chacun d’entrer et de sortir à son gré dans la politique mais aujourd’hui qui va représenter ces absents permanents que sont les générations passées et futures, la biodiversité, les animaux, la nature ? Quel est l’universel du suffrage universel ?

Surtout il ne faut pas se cacher que très souvent le renvoi à une future « discussion démocratique » ne sert qu’à dissimuler les embarras les plus concrets, ceux qui portent sur les conditions réelles d’une vie bonne et ensemble.

 

Devant toutes ces difficultés, les décroissants ne restent pas sans voix, ils préconisent de :

  • cadrer toute discussion démocratique au sein d’un « espace écologique », entre le plancher de la misère et le plafond d’un montant maximum de richesse,
  • passer non pas à une énième république mais à une « première Démocratie » : proportionnelle, parité intégrale, pluralisme des modes de désignation (tirage au sort, délégation, mandat impératif) et de décision (référendum, preferendum, conférence de citoyens…), mandats courts, non cumulables, révocables…
  • oser de « belles revendications » soutenables, viables et désirables : réduction massive du temps de travail, droit au temps partiel choisi, retraite à 60 ans d’un montant égal pour touTEs, pièces et main d’œuvre des appareils et machines garantis pendant 15 ans, défense réelle de services publics relocalisés en régies territoriales autogérées, par la révolution de la gratuité…

 

Les décroissants font donc des politiques : par les expérimentations minoritaires, par la cohérence idéologique de leur radicalité politique, par leurs belles revendications…

Surtout, ils devinent qu’aucun de ces axes politiques, pris un à un, ne serait suffisant et c’est pourquoi ils les débutent tous, sans les séparer…